Lorsque j’ai décidé de me lancer dans le trail il y a quelques années, avec l’objectif de courir un jour des ultras, la distance des 100 km faisait pour moi, comme pour de nombreux autres aspirants sans doute, véritablement figure de barre symbolique. Elle constituait un objectif, symbolisant une sorte de rite de passage, en même temps qu’un horizon lointain, si difficile à atteindre. Car on ne décide pas de se lancer sur un tel format sur un coup de tête. Le cheminement est long : il faut à la fois préparer le corps et l’esprit à l’effort si particulier que cela exige, autrement dit avoir accumulé autant d’heures d’entraînement que d’expérience en compétition. Bref, il faut avoir roulé sa bosse et usé de nombreuses semelles sur les sentiers avant d’entreprendre ce genre de démarche. La décision a été particulièrement longue à mûrir en ce qui me concerne mais il ne faut pas y voir une quelconque peur ou appréhension : à l’heure où le trail et notamment l’ultra-trail se banalisent, que n’importe qui semble pouvoir s’inscrire à une compétition de ce genre, il me semblait important de ne pas oublier de prendre mon temps, autrement dit de respecter une certaine progressivité dans ma trajectoire. C’est, me semble-t-il, le gage d’une certaine réussite dans le projet qu’on entreprend en même temps que la garantie d’une certaine durabilité ou, pour le dire autrement, le meilleur moyen de respecter son corps et de le préserver sur le long terme. Bref, vous l’aurez compris, la décision de m’inscrire à l’édition 2019 de l’Endurance trail des Templiers a été longuement réfléchie : après m’être frotté à de nombreux trails longs, puis à mon premier ultra au mois de mai à Annecy, je me sentais enfin prêt à me lancer sur mon premier 100 km en cette fin d’année 2019. L’envie de prendre part à l’évènement pionnier et désormais mythique du trail français a également largement joué dans ma décision, tout comme celle de fouler les célèbres sentiers caussenards situés sur les hauteurs de Millau.

Quand le doute vient s’immiscer

Même lorsque la démarche est réfléchie et la préparation minutieuse, certains éléments extérieurs peuvent venir gâcher la fête et le moindre grain de sable venir gripper la machine à quelques heures d’une compétition. C’est sans doute ce qui fait la cruauté de notre sport. J’ai pu en faire l’amère expérience puisque j’ai eu la mauvaise surprise de me retrouver à moitié malade et nauséeux à 48h du départ. Le doute qui s’installe est alors le pire ennemi du traileur… Heureusement, les dieux du trail ont été complaisants avec moi et m’ont permis de récupérer une bonne partie de mon énergie la veille du départ. J’ai donc pris le départ de l’Endurance Trail en compagnie des 1 400 autres concurrents en ce vendredi 18 octobre 2019, loin de mes meilleurs moyens, mais dans un état qui me permettrait d’aller au bout.

Un départ tout en gestion

Mon début de course, réalisé de nuit et dans un parcours alternant longues portions roulantes et des séries de montées et descentes sèches, s’est donc logiquement réalisé dans la gestion et la prudence. Je suis pourtant passé tout près de la correctionnelle quelques hectomètres avant le premier ravitaillement situé à la Cresse en me tordant sévèrement la cheville gauche, heureusement sans gravité. Il faut dire que la rosée qui s’était déposée sur les sentiers et notamment sur les roches calcaires durant la nuit, combinée à l’obscurité, avaient rendu les descentes particulièrement périlleuses. Cet épisode ne m’a pourtant pas fait sortir de mon rythme que je vais réussir à imprimer sans entraves jusqu’au Rozier (km 40), lieu du 2ème ravitaillement. Les portions beaucoup plus techniques de la 3ème section du parcours, sur les sentiers du « Balcon du vertige», vont pourtant me faire payer ce départ prudent : je vais en effet rapidement me retrouver coincé dans deux gros bouchons – l’un de 5 mn à l’entrée d’une grotte, puis l’autre de 25 mn lié à un passage de corde. J’ai alors compris que les choses allaient se corser pour moi et qu’une longue lutte à distance contre les barrières horaires risquait de s’installer… Car, contrairement aux idées reçues, perdre une demi-heure sur un ultra est loin d’être anodin, d’autant plus quand les petits soucis s’accumulent : l’apparition d’ampoules aux pieds, heureusement soignées par mes parents venus faire mon assistance, va également me faire perdre de longue minutes au 3ème ravitaillement.

Rattraper le temps perdu

Cette contrainte horaire va ainsi me forcer à hausser le rythme entre les kms 45 et 65 reliant la plus longue portion du parcours et dans le cadre de laquelle je vais réussir à doubler un certain nombre de participants. C’est d’ailleurs ce segment qui fera sans doute le plus de dégâts parmi le peloton et dans le cadre duquel je vais croiser le plus de concurrents blessés et/ou à bout de force… Si je suis parvenu à atteindre le ravitaillement de Saint-André-de-Vézine encore lucide et en forme, je vais par la suite payer ma stratégie : je vais en effet connaître un gros trou d’air dans la montée de Roquesaltes puis dans la descente technique menant à La Roque Sainte-Marguerite dans des paysages pourtant magnifiques. Mais force est de constater que les ressources sont parfois insoupçonnées en trail et que les raisons d’un regain de forme sont parfois difficiles à objectiver, c’est ce qui fait sans doute l’originalité de ce sport. Quoiqu’il en soit, je vais réussir à retrouver un second souffle dans la montée, pourtant abrupte, menant à Pierrefiche où j’ai retrouvé mes parents.

S’engager dans une deuxième nuit

Le plus dur va pourtant se présenter devant moi : je vais en effet m’élancer dans l’avant dernière section du parcours dans l’obscurité tombante et avec un corps et avec un mental bien entamés. Je le savais avant de m’élancer dans cette course: la deuxième nuit est particulièrement éprouvante mais je n’avais pas imaginé à quel point… Le corps et l’esprit sont déjà bien affaiblis et les sensations totalement bouleversées. Les pas se font ainsi beaucoup plus hésitants d’autant que pour la première fois du parcours, je vais me retrouver totalement seul durant de longs hectomètres. J’ai toutefois réussi à continuer à imprimer un rythme régulier et à courir, certes lentement, dans les descentes et les portions plates. Je savais pourtant à ce moment-là que la partie était loin d’être gagnée car je n’avais qu’une petite heure d’avance sur la barrière horaire. Les concurrents à l’arrêt, certains agonisants et/ou complètement allongés sur le bas-côté, couverture de survie sur le dos, étaient là pour me le rappeler… J’ai ainsi atteint le point d’eau de Mas de Bru (km 90) encore lucide mais physiquement entamé : la douleur à l’aine droite que je trainais depuis le km 45 devenait difficile à supporter en descente. Je savais donc que la dernière portion de la course allait se faire au mental.

Un sport d’équipe ?

Je suis donc reparti seul dans la nuit pour entamer la descente menant à Massebiau. J’ai heureusement réussi à rejoindre assez rapidement un petit groupe de concurrents au bout de quelques hectomètres, l’occasion de prendre conscience à ce moment-là que le trail pouvait à certains égards devenir un sport d’équipe : nous nous sommes en effet regroupés et avons implicitement fait cause commune, pour s’entraider et ne pas nous perdre, chacun attendant l’autre dans les portions qui devenaient particulièrement techniques. Des discussions ont ensuite commencé à se faire entendre dans le groupe de six coureurs : la barrière pour atteindre le sommet du Cade serait très serrée et un parcours alternatif prévu à Massebiau. L’idée commença à germer dans nos esprits… Nous avons franchi le ravitaillement de Massebiau ensemble, avec environ 35 minutes d’avance sur la barrière horaire. Des discussions se sont logiquement engagées avec les deux bénévoles chargés du pointage qui nous ont expliqué que la pluie et la boue avaient rendu la montée au Cade encore plus ardue et qu’il y avait un risque que nous ne passions pas la dernière barrière horaire située au sommet malgré notre heure et demie d’avance… La délibération a été brève et la décision collective : nous serons les premiers à emprunter le parcours de repli en contrepartie d’un déclassement. La décision a en réalité été des plus logiques : aucun de nous n’était prêt à courir le risque de parcourir plus de 100 km, certains pour la première fois de leur vie, et de ne pas pouvoir franchir la ligne d’arrivée, bref de tout gâcher par orgueil. Nous en avions bien conscience à ce moment-là : le plus important était bien évidemment d’être finisher, les efforts consentis jusque-là étant trop importants. Les chronomètres étant arrêtés, les 6 derniers km et 300 d+ du parcours de repli auront le double avantage de nous permettre d’avancer sur un rythme de sénateurs et de pouvoir savourer notre exploit par anticipation. Cela n’empêchera pas de franchir l’arche d’arrivée à Millau avec une certaine émotion et, pour ma part, dans un état de fatigue assez avancé, mais avec l’esprit satisfait et soulagé d’en avoir terminé avec une des journées les plus longues de ma vie ! Après avoir reçu ma médaille, en repensant aux moments forts de cette folle journée, j’ai finalement pris conscience que tout cela tenait à certains égards du miracle au regard de mon état quelques heures avant le départ… Bref, c’était mon premier 100 et je m’en souviendrai longtemps !

Pour plus d’infos sur la course, cliquez ici.

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Julian

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christian DEVAUX
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christian DEVAUX

Encore bravo pour cette performance, qui au travers de ton article ne sera certainement pas la dernière, tant tu as l’envie et c’est une évidence d’user encore beaucoup de semelles…..Et si par hasard tu as encore besoin d’assistance nous serons au rendez-vous, à plus.